Interview de Maria Mont, professeure, artiste-chercheuse et consultant en éthique
de l’IA
Philosophe de formation, professeur, chercheuse et écrivaine, Maria Mont Verdaguer
enseigne l’éthique de l’IA et la pensée critique dans plusieurs universités. Elle utilise
également les images comme dispositifs culturels, mobilisées pour explorer et
questionner les constructions sociales et identitaires contemporaines, et pour enrichir ses
recherches et projets sur la relation entre corps, identité et expérience.
Son projet Héritages du Créole : identité et auto-représentation à l’ère de l’IA s’inscrit
dans une perspective généalogique, artistique et critique, mettant en dialogue les
dispositifs coloniaux de classification — comme les Peintures de Castes —, les formes
modernes de biopouvoir et les architectures algorithmiques contemporaines. Il montre
que l’identité n’est pas une donnée préexistante, mais le produit de dispositifs qui
organisent les corps, orchestrent les interactions sociales et structurent les perceptions.
En révélant la dimension performative des régimes visuels et symboliques, ce travail met
en lumière comment les technologies actuelles prolongent, adaptent et amplifient des
logiques de hiérarchisation et de normalisation, tout en ouvrant des espaces de
réinterprétation et de réappropriation identitaire.
Elle prépare actuellement un ouvrage consacré aux liens entre identité, pouvoir et éthique
de l’intelligence artificielle, poursuivant ainsi une recherche qui entend contribuer à une
compréhension plus lucide et plus responsable des transformations technologiques et
ainsi humaines en cours.
Quelle idée que tu défendais avec certitude… te fait aujourd’hui un peu honte ?
Il y en a tellement ! Depuis toute petite, j’ai toujours rêvé de connaître les préceptes les
plus sages des cultures ancestrales et de comprendre le monde à travers une théorie
universelle. Je ne l’ai jamais trouvée, mais aujourd’hui je peux appréhender les choses de
manière beaucoup plus éclectique. Lorsqu’un blocage se présente dans le plan
philosophique, j’essaie de me servir d’autres modèles ou de concepts venant de la
musique, de l’art, de la littérature, de la physique, etc., pour progresser et faire avancer
ma réflexion.
Quelle illusion sur toi-même a-tu mis le plus de temps à abandonner ?
L’idée même d’atteindre un degré de sagesse stable, absolu et acquis — je ne dis pas qu’il
n’existe pas, mais c’était une illusion de le percevoir comme tel, comme quelque chose
d’absolu — devrait plutôt être envisagée comme un état d’esprit : un état dans lequel il
ne s’agit plus de tout savoir, mais d’atteindre une forme de non-besoin, d’acceptation de
sa propre ignorance ou de la suffisance du savoir acquis. Paradoxalement, cet état ouvre
de nouvelles questions fondamentales, comme celle de savoir pourquoi il y a quelque
chose plutôt que rien.
Qu’est-ce qui pourrait te faire changer d’avis demain ?
Pour moi, l’opinion, les avis sont d’abord ce que chacun reçoit de son entourage, de sa
famille ou de la société comme un héritage ou une (de nous multiples) couche(s) que l’on
a ou que l’on porte, pour reprendre l’idée de dévoilement. Elle m’attire moins, car elle
n’implique pas nécessairement un travail de véritable recherche. Alors, pour répondre à
la question, je change d’avis lorsque les faits m’y obligent par honnêteté intellectuelle,
mais d’une manière plus immédiate et tangible que dans le cadre de la connaissance elle
même. Ainsi opinion et connaissance constituent deux strates distinctes, bien que reliées.
La philosophie, en revanche, consiste précisément à penser autrement, Foucault, disait :
penser, c’est toujours penser autrement. La connaissance ne se construit pas comme un
arbre hiérarchique ; je la conçois plutôt comme un réseau rhizomatique, lié au travail de
la connaissance en et sur soi-même, à la création, mais également à la chance, à
l’incertitude et à l’inconnu, avec de grandes ruptures, même superficielles, qui peuvent
affecter à un ou plusieurs systèmes de pensée. Changer, déplacer ou re-situer ses idées et
ses concepts ne me pose donc aucun problème : c’est mon travail, le travail même du
penser philosophique et, plus spécifiquement, de la connaissance.
Qu’est-ce qui t'inquiète le plus dans notre rapport actuel à l’information ?
Pour reprendre ce que nous disions, et pour rester d’abord sur le terrain philosophique, je
constate aujourd’hui un rapport très différent aux humanités- et donc, d’une certaine
manière, à ce type d’information, si l’on peut l’appeler ainsi. Il persiste une forme de
technophilie qui présente la technologie comme une source de connaissance toute
puissante, unique et auto-suffisante, censée tout résoudre, au point d’invalider ou de
marginaliser d’autres formes de savoir. Cela constitue déjà un préjugé majeur concernant
l’information et son interprétation. Ce suprématisme épistémologique tend à disqualifier
les sciences sociales, alors même que nous en avons plus que jamais besoin. On parle
parfois comme si les sciences humaines, la philosophie ou la pensée critique étaient
devenues obsolètes, alors que ce sont précisément ces disciplines les humanités qui nous
rendent humains. Le résultat, on le constate tous les jours : un véritable assaut, presque
un assaillissement sauvage des relations humaines.
Or, au même moment, les algorithmes occupent une place croissante dans nos sociétés,
non seulement dans nos décisions ou nos modes d’organisation, mais aussi dans notre
manière de percevoir, de comprendre et d’éprouver le monde. Ils interviennent dans notre
rapport sensible au réel, dans notre compréhension des autres et de nous-mêmes, mais
aussi dans notre façon de se construire individuellement et collectivement en tant que
personnes, dans notre subjectivation unique qui semble désormais se diffuser et se
calibrer à travers ces dispositifs. C’est cette transformation silencieuse de notre
experience, perceptive, cognitive et identitaire, souvent présentée comme neutre ou
purement technique, qui m’inquiète le plus.
Je pense alors à cette phrase de McLuhan : « Une fois que nous avons abandonné nos
sens et notre système nerveux à la manipulation privée de ceux qui cherchent à en tirer
profit en prenant à bail nos yeux, nos oreilles et nos nerfs, il ne nous reste en réalité plus
aucun droit. » (Understanding Media: The Extensions of Man, 1964)
Qu’est-ce qui, dans ton domaine, trompe le plus facilement l’intelligence humaine ?
Si l’on parle aujourd’hui de philosophie, de science ou des sciences humaines, la relation
à l’information a beaucoup changé. L’académie impose certaines normes qui font parfois
confondre publications et qualité réelle d’un philosophe ou de sa réflexion. Par ailleurs,
lectures et enseignements semblent perdre de leur importance face à ces critères externes,
standardisés. La mesure peut être nécessaire, mais les critères ne me semblent pas assez
puissants ni réalistes pour appréhender un tel savoir.
Un autre problème réside dans la compartimentation du savoir : les disciplines sont
cloisonnées en départements, spécialités ou champs séparés, alors que de nombreuses
idées, concepts ou modèles apparaissent simultanément dans des univers très différents.
La musique, l’art, la littérature, la philosophie, la physique ou les mathématiques peuvent
traiter de questions analogues ou complémentaires, mais ces liens sont peu reconnus ou
exploités dans l’organisation académique. Cette fragmentation empêche de percevoir la
richesse des interconnexions entre les savoirs et limite notre capacité à penser de manière
globale et critique.
Quelle certitude largement partagée vous semble aujourd’hui la plus fragile ?
Par exemple, la que la vie est ou doive suivre des étapes bien définies, enfance, jeunesse,
âge adulte, etc.- comme si tout était régulé par un parcours linéaire. Peut-être ces étapes
existent-elles, mais elles ne disparaissent pas : elles s’accumulent, coexistent et
s’entremêlent tout le temps et en continue dans un flux, la durée bergsonniene.