
Interview de Victor Garcia, journaliste
Victor Garcia est journaliste au service Science et Santé de L’Express. Outre un travail de vulgarisation visant à expliquer aux lecteurs les progrès scientifique récents, il enquête aussi sur les controverses, la désinformation et le complotisme, les dérives et dangers de certaines pseudo-médecines et plus généralement sur l’éthique et l’intégrité scientifique. Il raconte s'être lui-même laissé convaincre, plus jeune, par des documentaires complotistes et trompeurs - sur le 11-Septembre, les OGM -, expériences qui ont forgé sa manière de vérifier les faits et d’enquêter. Il défend une posture de doute où changer d'avis face aux preuves n'est pas une faiblesse, mais le fondement même de la rigueur. Il s'inquiète, aussi, de la défiance croissante envers les médias traditionnels, de l'emprise des réseaux sociaux sur l'information et de la capacité de l'anti-science à prospérer jusque dans les grandes démocraties.
Quelle idée que vous défendiez avec certitude… vous fait aujourd'hui un peu honte ?
Autour de mes 20 ans, j'ai découvert le documentaire Loose Change qui affirmait qu'il existait un complot autour de l'attentat du 11 septembre 2001 contre les Twin Towers. À l'époque, certaines de ses thèses m'avaient convaincu. Des années plus tard, lorsque j'ai intégré mon école de journaliste, j'ai exposé mes convictions et arguments à l'un de mes professeurs. La discussion l'a tellement scandalisé – plusieurs camarades étaient également convaincus – qu'il a annulé un cours pour le remplacer par le visionnage d'un excellent documentaire Canal+ (réalisé par L'Effet papillon, de mémoire) qui fact-checkait Loose Change et enquêtait sur ses auteurs. J'ai découvert, effaré, que je m'étais fait avoir par des hypothèses tronquées et l'effet du millefeuille argumentatif, mais aussi que des antisémites notoires étaient à l'origine d'une bonne partie des théories du documentaire (chose qui n'avait apparemment pas dérangé les réalisateurs). Ça a produit un électrochoc salutaire chez moi. Et ça m'a encore plus convaincu de l'intérêt du journalisme, des enquêtes, et que j'avais choisi les bonnes études.
Quelle illusion sur vous-même avez-vous mis le plus de temps à abandonner ?
Outre l'illusion d'un complot autour du 11 septembre, c'est sans doute la croyance de la nocivité des OGM, cette fois provoquée par un documentaire diffusé sur Arte auquel j'avais fait confiance. Ce n'est qu'en enquêtant de mon côté, en discutant avec des chercheurs et des ingénieurs agronomes, que j'ai compris que ce documentaire, pourtant produit par des journalistes, mettait en avant des informations trompeuses, voire fausses, et présentait des personnes « neutres » qui ne l'étaient pas. J'ai été conforté dans l'idée que ce débat était miné, notamment quand j'ai découvert l'étude de Séralini, relayée par deux journaux nationaux alors qu'ils n'avaient pas pu consulter les données de l'étude. Comme cela a été démontré plus tard, ces travaux étaient manipulés. L'étude a été « retractée ».
Qu'est-ce qui pourrait vous faire changer d'avis demain ?
Je peux changer d'avis sur bon nombre de sujets (pesticides, OGM, médicaments) tant qu'on me présente des preuves solides et fiables. Le sujet d'une potentielle nocivité des écrans est un bon exemple. Pour l'instant, les données scientifiques ne confirment pas la panique qui entoure l'usage des écrans, panique habilement exploitée par des vendeurs de peur qui organisent un joli business autour de cette question. Néanmoins, l'intense développement des dark patterns ou des feeds infinis (provoquant le doom scrolling) est relativement récent au regard du temps scientifique. Les études sérieuses commencent tout juste à s'accumuler et je reste à l'écoute de leurs conclusions. C'est d'ailleurs la base de toute recherche scientifique : les consensus peuvent être renversés ou confirmés à l'aune de nouvelles données. Il faut toujours être prêt à remettre en question nos certitudes, même si elles sont fondées sur des faits qu'on pense solides. Bref, il faut rester curieux, attentif tout en étant rigoureux et exigeant.
Qu'est-ce qui vous inquiète le plus dans notre rapport actuel à l'information ?
Plusieurs facteurs. Le premier est la défiance envers les médias traditionnels, qui n'est d'ailleurs pas toujours infondée, surtout quand on constate les dérives de certaines chaînes d'information en continu… J'ai pu le constater en particulier pendant la pandémie de Covid-19, qui a révélé les grandes lacunes de la presse sur les questions scientifiques. Le second est son corollaire : la désaffection pour les médias traditionnels, notamment la presse écrite, le plus souvent au profit des réseaux sociaux. Ces derniers mangent de plus en plus « de temps de cerveau disponible » alors qu'ils ne sont quasiment pas régulés. On le voit tous les jours, quand les algorithmes ne poussent pas à la polarisation et la haine, comme sur X, ils mettent en avant un flux quasi infini de désinformations, notamment en matière de santé. Le tout sans aucune sanction ou presque. C'est extrêmement inquiétant.
Qu'est-ce qui, dans votre domaine, trompe le plus facilement l'intelligence humaine ?
Sans doute les biais cognitifs, le millefeuille argumentatif, l'apparence de rigueur scientifique (une étude publiée, un chercheur qui a un titre) et les conflits d'intérêts masqués.
Quelle certitude largement partagée vous semble aujourd'hui la plus fragile ?
Il y en a beaucoup. Peut-être, malheureusement, celle que la science finit toujours par s'imposer dans le débat public. On le voit aux États-Unis, même une grande démocratie peut sombrer dans l'anti-science la plus primaire, avec un ministre de la Santé ouvertement antivaccins.
